J'ai compris l'horrible vérité depuis
le jour où je l'ai surpris en pleine besogne,
à la cave. J'avais alors quatre ans.
Je ne me doutais de rien, il n'avait pas l'air
spécialement méchant, il était comme tout le
monde. Il travaillait, recevait quelques amis,
partait en vacances... Il allait même de temps
en temps à la messe du dimanche. Il ne battait
pas ma mère, ni ses enfants, ni même son
chien. Bref, rien ne laissait supposer tous ces
meurtres en série.
Depuis que j'ai découvert son activité
criminelle, j'ai mené discrètement mon
enquête, sans qu'il s'en aperçoive.
J'ai compris qu'il commet ses crimes depuis
environ dix ans, au rythme de trois ou quatre
par an, ce qui fait environ trente-cinq victimes.
Mais je vais vous décrire à présent comment il
procède. A force d'espionnage et de
déductions, j'ai pu reconstituer toutes les
étapes de ses meurtres rituels et prémédités.
Un jour où il est seul à la maison (ma mère
travaille et ses enfants sont censés être à
l'école), il attire sa proie, à l'aide de promesses
de dégustation, dans un endroit fermé et
insonorisé : la cave, qui est enterrée. Il la fait
pénétrer par la lourde porte qui donne sur
l'extérieur. Là, par derrière, il se saisit d'un
marteau qu'il a placé ici à cet usage et
assomme la malheureuse d'un coup sec sur le
crâne. Il a l'habitude. Si la victime n'est
qu'étourdie, il remet aussitôt un coup un peu
plus fort pour l'assommer pour de bon, mais il
fait attention de ne pas la tuer tout de suite, il
veut la garder vivante pour la suite des
opérations.
Il ne perd pas de temps et ligote solidement le
corps inerte. Ses gestes sont précis et sûrs, il
ne tremble pas.
Dans un coin sombre de la cave se trouve une
poulie fixée en hauteur à une solide barre
d'acier. Il traîne sa victime au-dessous et
attache une corde à ses pieds. Ensuite il passe
l'autre bout de la corde dans la poulie et hisse
le corps la tête en bas, à environ cinquante
centimètres du sol. Il bloque la corde et va
chercher un grand seau, qu'il place sous le
corps qui se balance lentement. Il met ensuiteses bottes et un tablier en plastique blanc.
Sans sourciller, il empoigne un couteau pointu
et bien tranchant et ouvre en grand la gorge de
sa victime, en évitant les giclures de sang
intempestives.
A ce stade, il arrive qu'elle se réveille, se mette
à hurler et à gigoter malgré la corde qui
l'entrave. Alors il lui redonne un coup de
marteau pour éviter que le sang n'éclabousse
trop les murs alentours. Les cris n'alertent
jamais les voisins, les fondation en pierre sont
très épaisses.
Une fois que le corps a
fini de se vider de son
sang, il en réserve une
petite partie dans une
casserole pour son
chien et jette le reste du
seau aux égouts grâce à
la buse d'évacuation qui
se trouve au centre de
la cave. Il enlève la
corde qui entrave le
corps, il ne risque plus
de bouger, et
entreprend d'arracher sa
peau. Cette peau sanguinolente tombe aussi
petit à petit dans le seau. La chair écorchée
est à nu, on peut voir l'arborescence bleutée
des veines qui vibre encore. Une fois ce travail
terminé, il vide le seau dans une brouette. Puis
il éventre largement le ventre et fait tomber
boyaux et organes. Ceux-ci s'écrasent les uns
sur les autres avec un bruit sourd en glissant
comme des serpents. Ils rejoindront la peau
dans la brouette.
Une fois que le corps a fini de se
vider de son sang, il en réserve une
petite partie dans une casserole
pour son chien
Il fait tomber le corps au sol en détachant la
corde et découpe tout en petits morceaux à
l'aide de grands couteaux et d'une scie. Il lui
faut quand même un certain temps pour venir
à bout des os. Il fait un tas de tous les blocs de
chair et jette les déchets dans la brouette. La
cervelle est placée à part, il la donnera à ma
mère le lendemain pour qu'elle la cuisine. Ce
qui veut dire qu'elle est sûrement complice !
Puis il prend un rouleau de sacs de
congélation transparents. Il place chaque
morceau de viande dans un sac et les
étiquette. Une fois que tout est proprement
emballé, il rince à l'eau chaque paquet et les
transporte dans le congélateur situé à l'autre
bout de la cave. Les morceaux de viande,
encore chauds, s'entassent à côté des pizzas
et des glaces au chocolat.
Il ramasse encore les derniers débris de
chairs, et nettoie tout au jet. La corde, les
couteaux, le seau, les murs, le sol, ses
bottes... sont débarrassés de la moindre trace
de sang, à l'aide de produits décapants si
nécessaire. L'eau ensanglantée s'écoule
lentement vers les égouts.
Une fois que tout est propre, il remet ses outils
soigneusement à leur place. Parfois, il prend le
temps d'aiguiser un couteau émoussé. Il
enlève le tablier en plastique et sort de la cave
avec la casserole de sang. Dans le garage, il
la donne au chien, qui n'en laisse jamais une
goutte. Il pousse alors la brouette dans le
jardin derrière la maison. Là, à côté du
potager, il fait un trou et y déverse les amas
gluants (il y a même des fois où le trou est déjà
fait !). Il rebouche tout avec la terre et va laver
la brouette.
Je précise que
notre jardin est
entouré d'un
mur grillagé et
d'une haie de
tuyas qui
interdisent aux
voisins de voir
quoi que ce soit.
Et chez nous,
personne ne lui
pose de
questions sur
les parcelles
fraîchement retournées ; le potager c'est son
domaine, il fait “quelques expériences”,
comme il dit. J'ai d'ailleurs remarqué qu'au
printemps il semait des légumes au-dessus de
ses “fosses”. Au bout de quelques semaines,
les “déchets” seront digérés par la terre, il n'en
restera plus rien, les preuves auront disparu !
Voilà, il a terminé sa sale besogne, il ne reste
plus aucune trace. Il y a juste que le
congélateur s'est bizarrement rempli, mais ça,
personne ne peut s'en rendre compte. En effet
le congélateur est fermé à clef et seuls mes
parents peuvent l'ouvrir. Ils se servent du
prétexte que s'ils le laissaient ouvert, nous
irions sans cesse chiper des glaces. Moi seul à présent connaissais la vraie raison de ce
cadenassage !
Mais que faisaient-ils donc de toute cette
viande ?!
Avec effroi, je me suis progressivement rendu
compte qu'ils écoulaient toute cette viande en
nous la faisant manger ! Ils l'assaisonnent et la
font cuire de différentes manières pour en
dissimuler l'origine. Ma mère excelle dans l'art
de faire disparaître l'aspect de chair des
morceaux issus du congélateur. Elle ajoute
des épices, elle les mélange avec des
légumes, elle mijote des sauces
appétissantes... Mais parfois, j'ai pu apercevoir
les morceaux de viandes tout juste sortis de
leur emballage, avant qu'elles ne les maquille,
je les ai très bien reconnus.
Il nous fait manger en douce le produit de ses
crimes ! Depuis que j'ai compris cela, une
envie de vomir me prend à la vue du moindre
bout de viande, cuisiné ou non, et je refuse
catégoriquement d'en manger. Je n'ai pas
donné la raison de mon refus, j'avais peur de
finir dans leurs assiettes. Ils ont tout essayé
pour m'obliger à en manger : la force, la
menace, la ruse (en mélangeant un peu de
viande hachée avec de la purée de patates), la
séduction (en noyant les morceaux dans de la
très bonne sauce)... Mais j'ai tenu bon et je ne
me faisais pas avoir, je suis à présent capable
de reconnaître à l'odeur le plus infime morceau
de chair. S'il le fallait, quand ils voulaient me
forcer, j'étais capable de rester pendant des
heures devant mon assiette alors que dehors il
faisait beau et que j'aurais pu aller jouer au
ballon si j'en avais avalé le contenu. Durant
ces punitions, les images du meurtre de la
cave me revenaient sans cesse et mon
obstination s'en trouvait renforcée.
Ils m'ont aussi traîné chez des médecins et
même des psychologues. Mais je n'avais
aucune confiance en ces gens et je ne
crachais jamais le morceau. A la longue, ils
étaient obligés de me relâcher en disant que
ce n'était pas si grave et que je semblais être
en bonne santé. Ils pensaient que c'était peut
être une sorte d'allergie, qui disparaîtrait sans
doute avec l'âge.
En tout cas, j'évite à présent d'inviter mes
camarades de jeux à la maison, surtout quand
mon père s'y trouve, je n'ai pas envie qu'ils
finissent hachés menu au congélateur.
Je n'ose en parler à personne, surtout depuis
que j'ai compris que mon père a de nombreux
complices chargés d'écouler sa sinistre
marchandise au marché noir. Je l'ai aperçu
plusieurs fois donner subrepticement des paquets congelés à des amis ou à des
membres de la famille.
Mais il y a pire. En inspectant régulièrement
toutes les courses faites par mes parents, j'ai
remarqué qu'il y avait parfois des paquets de
viande avec des odeurs différentes, ils ne
venaient donc pas du congélateur. Ils ont des
amis qui se livrent aux mêmes mises à mort, et
ils échangent leurs butins !
Pour en avoir le coeur net, moi qui ne vais
jamais en ville, j'ai insisté pour accompagner
ma mère lors de ses courses. Elle a facilement
cédé, pensant que ça me ferait du bien de
sortir un peu, vu que je recevais de moins en
moins à la maison.
Ce que j'ai vu était plus affreux que mes
pires cauchemars ! Nous sommes allés dans
un immense hangar où des centaines de gens
poussent des chariots qu'ils remplissent de ce
qu'ils attrapent sur des étagères. Et là, au
détour d'un rayon de couches-culottes (ma
mère en achetait pour mes frères et soeurs
plus jeunes), j'ai vu un spectacle hallucinant.
D'immenses congélateurs, à perte de vue, tous
pleins à ras bord de paquets de chairs comme
dans la cave de mon père !
Je n'en croyais pas mes yeux. Et les passants
puisaient là dedans comme s'il s'agissait de
vulgaires biscuits ! L'un prenait de la langue,
l'autre de la cervelle, un tel un bout de cuisse...
Tétanisé, j'ai tendu la main pour être sûr de la
réalité de ce que je voyais. En touchant un
paquet froid et dur, je me suis mis à hurler de
toutes mes forces sans pouvoir m'arrêter.
J'imaginais que j'allais y passer moi aussi, la
tête en bas et le sang chaud qui gicle... Pour
alimenter tous ces bacs, ils doivent sûrement
assassiner des tas d'enfants ! Ceux qui ne
sont pas sages ou en surnombre sont
certainement découpés en tranches ?! Et je
hurlais de plus belle.
Il a fallu plusieurs
claques
monumentales et une
tablette de chocolat
pour me calmer et
détourner
temporairement mon
attention.
Pendant plusieurs semaines, j'étais
complètement paranoïaque et je refusais de
retourner faire les courses. J'évitais toujours
de rester seul avec mon père et je fermais ma
chambre à double tour toutes les nuits. Mais il
fallait que je continue mon enquête jusqu'au
bout, que je comprenne la nature exact de ce
trafic immonde.Mon père n'est en vérité qu'un tueur
amateur, qui ne s'occupe que d'une
seule catégorie.
Je suis donc retourné au supermarché, c'est
comme ça qu'ils appellent le hangar avec les
bacs et les étagères. Cette fois ci j'étais
prévenu, j'avais froid dans le dos mais je ne
criais pas. J'ai même réussi à convaincre ma
mère de me laisser devant les congélateurs
pendant ses courses. J'ai eu le temps d'étudier
tous les paquets. Parfois, un haut-le-coeur me
prenait, mais j'ai tenu bon. Personne ne faisait
attention à moi, sauf une affreuse bonne
femme grimée qui voulait me faire goûter du
saucisson. Je l'ai tout de suite rembarrée. J'ai
regardé les emballages, ils étaient plus
complexes que ceux de mon père, et surtout
certains comportaient des photos. Grâce à
elles, j'ai compris que plusieurs sortes d'êtres
vivants étaient assassinés, mais,
apparemment pas les enfants. A moins qu'il ne
s'agisse d'une ruse pour ne pas effrayer les
bambins qui visitent ces lieux et les estourbir
derrière l'étalage de bonbons ?! Les êtres
qu'assassine mon père s'appellent des
moutons, on en trouve ici sous différentes
formes. L'école me servait à quelque chose, je
pouvais petit à petit déchiffrer les signes
inscrits sur les paquets. On trouve aussi des
morceaux de porc, de vache, de lapin, de
poulet, toutes sortes de poissons et même des
pigeons. J'avais pu apercevoir certains de ces
êtres dans mes livres et à la télé ; il n'était fait
mention nulle part du sort atroce qui leur était
réservé. Du coup j'ai brûlé tous ces livres
mensongers et bêtifiants. J'ai même boudé les
dessins animés qui naguère m'amusaient tant.
Il s'agissait en fait d'endormir les enfants en
leur présentant les choses sous un jour bien
différent de la réalité.
Mon père n'est en vérité qu'un tueur amateur,
qui ne s'occupe que d'une seule catégorie. Par
recoupement, je me suis rendu compte que
beaucoup d'êtres, par contre, n'étaient pas
égorgés et découpés : les chats, les chiens,
les poissons rouges, les perroquets... Ils
restent le plus souvent dans la même maison
jusqu'à leur mort de vieillesse. Tous ces êtres
sont appelés Animaux, par opposition à “nous”
les Hommes. Pour l'instant, je n'ai pas encore
bien compris ce qui pouvait justifier une telle
classification, et surtout pourquoi les uns
s'autorisaient sans gêne à assassiner les
autres. Bien sûr, je savais à présent que les
Animaux aussi pouvaient en tuer d'autres,
j'avais vu le chat croquer une souris, mais les
choses n'avaient pas la même ampleur. Le chat n'élevait pas des souris à seule fin de les
manger.
Les Animaux sont donc divisés en deux
catégories :
· une première qui habite à l'extérieur des
maisons et que l'on peut tuer, découper et
manger, tout le monde trouvant ça normal.
· une deuxième qui vit avec les Hommes et
qu'il est interdit de manger et de maltraiter.
En tant qu'Homme, j'étais donc à
l'abri, mon père ou son voisin
n'allaient pas m'égorger et me
découper sans prévenir, en me
donnant une papillote. Ca m'a un
peu rassuré, mais pas pour
longtemps. Je ne comprenais
pas pourquoi on tuait ainsi ces
animaux de la première
catégorie, alors que moi, qui n'en
mangeais plus depuis déjà
plusieurs mois, je me portais très
bien. Les gens devaient donc
aimer tuer, voir le sang couler, et
manger des chairs qui viennent
d'êtres vivants.
J'ai encore moins compris ces assassinats
de masse quand je me suis mis à regarder
le journal télévisé. On pouvait y voir très
souvent des Hommes en train de s'entretuer,
de s'égorger, de se pendre par le cou ou les
pieds, de se découper en morceaux... J'ai
aperçu parfois des centaines de cadavres en
tas dans une ville en ruine ! Il y avait même
des enfants de mon âge ! On avait l'impression
qu'ils étaient pris de folie furieuse et
s'appliquaient à eux-mêmes ce qu'ils faisaient
subir quotidiennement aux animaux. Ce qui est
étrange c'est qu'ils ne mangeaient pas les
cadavres humains, ils les laissaient pourrir, ou,
le plus souvent, les enterraient. Peut-être que
la chair humaine n'est pas comestible, comme
les déchets de mouton que mon père vide
dans le jardin avec sa brouette ? Mystère. Tout
est contradictoire dans leurs conduites, les
gens de la télé critiquaient ou encourageaient
ces massacres entre Hommes selon les cas...Depuis que je sais que les Hommes pouvaient
aussi se tuer, je suis sans cesse aux aguets.
Je m'attends à chaque instant à ce que mon
père se saisisse du fusil de chasse et le
décharge sur sa famille. J'imagine des soldats
(ce sont les vrais professionnels de la tuerie
entre Hommes, tandis que les hommes qui
tuent des Animaux régulièrement sont appelés
des bouchers) qui entrent dans la maison,
jettent des grenades et égorgent ma petite
soeur. Quand je vois le voisin avec sa hâche,
je reste à distance, de peur qu'il m'en mette un
coup sur la tête. Toutes les nuits je
cauchemarde : des hommes viennent pour
m'excécuter, j'en sais trop, je m'enfuis et me
cache, mais ils finissent toujours par me
retrouver !
Ce qui est étrange c'est qu'ils ne
mangeaient pas les cadavres
humains
Discrètement, je subtilise les couteaux de la
maison pour les enterrer au milieu des bois.
Mais ils en rachètent d'autres et j'ai peur de
me faire prendre, à force. Par contre j'ai réussi
à faire disparaître le fusil de chasse de mon
père, il a cru à un cambrioleur et il n'en a pas
acheté un autre pour l'instant.
Depuis que j'ai découvert que mon père
était un tueur en série, que des animaux
étaient tués par millions, que les hommes
s'entretuaient souvent, je vis dans
l'angoisse permanente. Et s'ils étaient pris
d'une crise de folie, comme à Beyrouth, à
Sarajevo, au Rwanda ou ailleurs ? Et s'ils
me confondaient avec un mouton ou un
lapin ?
J'ai bien essayé de fuguer, mais ils
menaçaient de me mettre en prison ou à
l'asile. Là-bas on est enfermé, et en cas de
guerre, impossible de s'échapper. J'attends
donc impatiemment ma majorité pour fuir ce
nid de criminels et rechercher des gens qui ne
risquent pas de me tuer pour un oui ou pour un
non, et qui, pour commencer, n'égorgent pas
les animaux pour leur bon plaisir.
o- par David Myriam –Mai 2000 –o
Texte trouver : ICI


